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Avis de publication : « Les Villes d’or », de Louis Bertrand

Le titre pourrait laisser rêveur : l’on serait presque en droit de s’attendre à un roman, comme Louis Bertrand – membre de l’Académie française – savait si bien en écrire, à l’instar de L’Infante.

Les (rares) connaisseurs du sujet auront peut-être bien visualisé à l’avance ce dont il s’agit dans cet ouvrage, sous le soleil de plomb et les sables lumineux du désert, de ses lisières et du littoral nord-africain de la mer Méditerranée. C’est le sous-titre du livre qui vend le morceau : Algérie et Tunisie romaines.

Dans les années 1920, il pouvait y avoir un intérêt « colonial » à légitimer la présence française en Afrique du Nord par l’antécédence de la Latinité bien avant l’islam, les Arabes et les Turcs ; mais L. Bertrand n’est pas homme à entrer dans les vues du ministère. Ce sont ses périples sur le terrain, ses visites, ses découvertes et la passion qui lui dictent des descriptions archéologiques, historiques et sociologiques merveilleuses, très convaincantes.

Il ne pouvait guère s’en douter à l’époque, mais certains paragraphes qu’il écrivait au sujet de l’Empire romain finissant ou des Byzantins revenus pour un temps semblent autant d’avertissements pour nous autres décadents :

« Dans une société bourgeoise comme la nôtre, sans cesse menacée de ramollissement par excès de bien-être ou de sentimentalité humanitaire, il est bon d’avoir à sa porte une zone de vie rude et souvent troublée, où l’on réapprend le sens du Barbare et de l’Ennemi. Le voisinage d’une humanité rudimentaire, sauvage, violente, difficile à pénétrer, est une perpétuelle et salutaire leçon de psychologie pour le civilisé utopique et surtout pour le Français qui, invinciblement, se figure d’après lui-même le reste de l’univers. »

« […] Toute cette partie de la ville antique est encore mal désencombrée. La forteresse byzantine qui est venue s’étaler sur l’acropole de Thugga, qui étranglait entre ses murailles massives les temples, les échoppes et les portiques du forum – et cela avec un beau mépris du plan primitif, en écrasant et en brisant tout autour d’elle –, cet affreux tas de pierres est toujours, en partie, debout. Rien n’excite la mauvaise humeur du passant comme la survivance de ces bâtisses parasites et misérables, qui symbolisent en quelque façon le rétrécissement de l’Empire arrivé à l’extrême période de sa décadence. C’est quelque chose d’étriqué, de compact, de ramassé sur soi-même en une attitude de défense manifestement craintive. L’Empire, à cette basse époque, a cessé de rayonner au-dehors. Enfermé dans un cercle de plus en plus restreint, il ne songe qu’à sauver, ou à prolonger sa vie. Nul souci de beauté. Il ne s’agit que d’opposer à la ruée de l’agresseur un front de résistance, une barrière difficile à percer ou à franchir. Pour dresser des obstacles de ce genre tout est bon au mercenaire et à l’ingénieur de Byzance : débris de statues et d’inscriptions, blocs de marbre arrachés aux temples et aux arcs de triomphe, il utilise tout, il entasse pêle-mêle et il encastre tout cela dans la muraille grossière derrière laquelle il abrite sa peur. Il achève les dévastations des Vandales, qui, avec les nomades, ont commencé la ruine des cités africaines. Ces derniers des Romains se conduisent comme les pires barbares. »

« Ce que les hordes asiatiques ont fait de Thélepte et de Carthage, elles peuvent le recommencer ailleurs, demain, si nous n’y prenons garde. Ce qu’il advient quand on ne sait plus repousser le Barbare, Carthage et Thélepte nous l’apprennent. Ils sont venus, ils ont pillé, brûlé, saccagé, et ils s’en sont allés, ne laissant derrière eux que des pans de murs ou des maisons vides. […] Le vivant de la veille est devenu tout à coup un mort. Les gens qui habitaient là, occupés, comme nous, de sciences, d’arts, d’idées, de choses belles et passionnantes, sont entrés brusquement dans la nuit ; les choses dont ils étaient si fiers sont devenus un fatras inutile et quelque peu ridicule, dont on ne sait plus l’usage, ni le sens – de l’archéologie, une pincée de cendres sur lesquelles peut-être quelqu’un viendra souffler dans des millénaires, ou qui sombreront dans l’oubli et qui seront dispersées, anéanties à tout jamais… »

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